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LA SOCIETE « INDIVIDUELLE » VI, 9-22
Le Déluge
Les dernières lignes de Béréchith nous parlaient de la victoire du mal ; de l’étendue qu’avaient prise les forces de l’instinct. L’inconséquence était la règle du comportement : l’idée de D. était présente à l’esprit des hommes, mais reléguée dans un coin de la conscience, elle ne dictait plus les mobiles de l’action quotidienne. L’unité dans la conduite faisait complètement défaut et seules les règles individuelles, des valeurs personnelles régissaient l’action des hommes. Dieu était l’objet de vénération réservée aux prières du jour de repos, mais Il n’avait rien à voir dans les préoccupations journalières. Seul un homme réalisant parfaitement l’idée dépourvue de tout esprit bourgeois et entier dans sa pensée et ses actes pouvait entreprendre par son exemple de réveiller le monde endormi. Cet homme sera Noé. Dès le premier verset de notre sidra on nous le présente : Ich tsadiq tamim haya bédorotav ; eth haélohim hithalèkh Noa’h : il était un homme pieux qui avait le courage d’aller jusqu’au bout de ses opinions, de marcher avec D. partout et toujours.
Quelles luttes pour pouvoir résister au courant ! Quelle force de caractère pour supporter les railleries des puissants de l’heure ! Noé lui-même, pose sa foi en digue devant les flots de la violence déchaînée ; mais (la Sidra Béréchith nous le signalait déjà : V.32) il ne parvient pas à conserver parfaitement intact sa témimouth car ses enfants seront déjà trois : trois idéaux différents.
Reléguer D. en dehors de la vie, lui fixer des frontières, c’est se poser soi-même comme son propre législateur, se fixer à soi même ses lois : le bien-être, la satisfaction des sens seront les limites de l’ambition. Idolâtrie, impudeur, vol, tels sont d’après nos sages les fautes de la génération du déluge. De tels hommes ignorent le rôle de la continuité dans le développement des générations, et par là, posant l’individu comme fin, ils conduisent le monde à l’anarchie d’abord, à la ruine ensuite. « Tout par l’individu et pour l’individu», c’est bien la formule qui rend toute vie de société impossible, qui mène fatalement à l’effondrement du monde.
Certains trouveront sans doute la sentence de D. bien cruelle. Où est la miséricorde divine ? ; Le D. des Juifs est un D. vengeur ! Mais nous savons aujourd’hui où mènent ces raisonnements chrétiens. D. pardonne à Adam et Eve. D. écoute la requête de Caïn. Il pardonne à Noé de construire une arche et durant 120 ans il rappelle les fautifs pour qu’ils reviennent de leurs erreurs. Il ne faut pas confondre puissance avec dureté, et bonté avec pusillanimité. La génération du déluge s’est creusée sa propre tombe, elle a cherché sa mort. La manifestation du déluge est la condamnation par D. d’un individualisme négatif qui, se restreignant à ses propres limites, incapable de dépasser sa frontière, étouffe par manque d’air et d’idéal.
La loi de continuité est une règle primordiale pour la pérennité de toute société. Par delà le déluge, D. sauve Noé, D. sauve l’homme, pour maintenir la continuité. Bien plus : l’individualisme n’est pas un principe absolument mauvais ; il s’agit seulement de l’orienter dans une perspective différente de celle de la génération du déluge. Aussi D. ordonne-t-Il à Noé de faire entrer dans l’arche toute sa famille et aussi ses trois fils, qui ont cependant subit l’influence de la non « témimouth » des hommes du déluge
Si à notre époque, la piété relative est considérée, toute proportion gardée, comme méritoire, elle ne peut en aucun cas, être considérée comme une solution définitive. C’est dans ce sens que notre sidra, nous conseille de « quitter » un milieu, qu’il soit sécurisant, indifférent ou hostile, dans le but d’assurer la pérennité de notre patrimoine religieux et notre croyance. Ceci certes, nécessite beaucoup de courage ; mais ce n’est qu’à ce prix qu’on peut préserver ce qui est notre essence même et notre raison d’être. A ce sujet, la section chabbatique précise : « D. dit à Abraham : va-t-en, ou plutôt « va pour toi », quitte ton pays, ton lieu de naissance et même le foyer de tes Parents, pour aller vers le pays que je t’indiquerai »
L’expression « va pour toi » peut signifier : « pour préserver ta dignité d’homme, pour préserver ce à quoi tu crois, pour préserver la vérité. Quel plus bel exemple pouvait donner Abraham à ses contemporains que de briser ses liens avec eux, sachant que, s’il restait avec eux, il subirait fatalement leur pouvoir d’attraction. Pour préserver sa vraie croyance, il rompt ipso facto, toutes ses attaches, pour aller un judaïsme plus authentique, c'est-à-dire plus conforme à sa vocation.
Comme la Torah parle toujours pour nous, un langage actuel, nous devons comprendre ce que la conduite de notre Ancêtre veut nous enseigner à nous : c'est-à-dire son angoisse, mais surtout son espoir. Son angoisse, car, quel déchirement pour un homme dont la situation matérielle est bien assise, qui vit dans une famille unie, dans un foyer aisé, entouré par la considération de tous ses concitoyens, de s’entendre dire, « Pars pour toi » pour ton bien. Comment est-il possible qu’il soit pour « son bien » de tout abandonner, tout ce qui faisait son bonheur jusqu'aujourd’hui ? Mais, c’est que précisément Abraham ne pouvait se contenter de cette réussite uniquement matérielle. Il ressentait en lui ce besoin supérieur qui est l’accomplissement de cet appel spirituel qui était en lui, et qui seul, pouvait le satisfaire pleinement. Et voilà son espoir ; en s’arrachant justement à tout ce qui l’enchaînait, à part ce qui l’empêchait de voir au-dessus de ce niveau terre à terre, il savait qu’il allait commencer une nouvelle page de l’histoire de l’humanité. Il a détruit les idoles se Son père, il a rompu avec le passé. N’avons-nous pas souvent en nous-mêmes ce besoin de renouveau, cet appel sera quelque chose de plus élevé que ce qui fait la routine de notre existence ? Mais avons-nous le courage d’Abraham, d’écouter ce « Lekh lékha » ? d’abandonner notre quiétude pour nous renouveler, d’écouter cet appel de D. que nous entendons Tous plus ou moins fréquemment, pour jeter bas tout ce que nous tissons autour de nous d’habitude, de commodités, pour nous mettre enfin à vivre de telle façon que notre existence ait un sens dans l’histoire ?
LA VALEUR DU SOUVENIR
Le sacrifice d’Isaac était pour Abraham un couronnement. C’était l’aboutissement de toute une vie qui avait obéi à l’impératif de Lékh lékha. Il reste à présent pour Abraham une seule tâche, celle de transmettre l’éclat de sa flamme à son enfant. Et c’est dans cet ordre de pensée que la relation de l’inhumation de Sarah revêt une importance toute particulière. Le texte nous retrace avec précision les démarches d’Abraham dans le but d’acquérir un caveau, et les conversations (toutes orientales) qu’il eut à cet effet avec les Hittites, les habitants du pays. C’est la première fois que la Torah nous parle d’une inhumation et c’est à juste titre que l’on peut s’étonner devant l’insistance qu’elle met à nous faire connaître ce fait. Nous y voyons cependant l’intention du texte de nous renseigner sur la manière dont Abraham entendait établir la continuité entre lui et son fils en la fondant sur des bases solides. L’individu seul ne peut rien construire ; il est totalement paralysé dans ses actes, dans ses pensées. N’étant dépositaire d’aucune tradition n’affrontant aucun obstacle, il se contente de jouir de l’instant. Il ne peut léguer aucun obstacle, il se contente de jouir de l’instant. Il ne peut léguer aucun idéal, aucune œuvre à parachever. Ceux qui crient à l’anarchie, ceux qui orientent leurs efforts vers la destruction d’un monde qui leur semble révolu, ceux-là par leur rébellion même témoignent d’une haute fidélité. L’individu seul et isolé de tous ses semblables finit par sombrer dans l’inconscience, bientôt sa spécificité humaine s’évanouit au profit d’une seconde nature en tous points identique à la nature extérieure. Il disparaît aussi rapidement que les œuvres vaines de tous les vivants fraternels qui, pour n’avoir pas honoré leurs morts, recommencent sans fin la même vie…En creusant une tombe à sa dépouille, l’homme fonde ses prétentions sur l’avenir. Il ne consent pas que son existence répète celle de ses pères, comme se répète éternellement la vie des autres êtres qui n’ont rien à recevoir ni à transmettre. Il montre également qu’il sait se souvenir et qu’i sait préparer. Il établit une continuité. Se souvenir et préparer c’est là le véritable devoir du Juif. Se souvenir sans préparer c’est se retrancher dans l’immobilité d’un passé qui certes nous intéresse encore, mais est incapable de guider notre action présente. Préparer sans se souvenir c’est s’élancer dans la voie orgueilleuse de l’avenir en voulant ignorer ce qui les générations précédentes ont construit ; une telle attitude n’est pas exempte de dangers ; on peut même se demander si elle est totalement réalisable sans introduire un profond déséquilibre. Le Juif utilise les matériaux du passé pour construire l’édifice de l’avenir. Avec de vielles pierres construire un bâtiment nouveau. A cette condition seule le progrès est possible.
En enterrant Sarah, Abraham donnait à son fils l’exemple de ce que devait être la continuité juive. Isaac devait marcher sur les traces de son père, mais en adaptant la vérité abrahamique à sa personnalité propre, pour lui conférer toute sa valeur de vérité éternelle. Mais, comme nous l’avons souvent fait ressortir, Abraham ne se contente pas d’une continuité spirituelle, il la veut intimement liée au concret. Son souci portera donc dur le mariage d’Isaac, afin de réaliser d’une manière totale la mission que Dieu lui avait confiée.
Yéchouroun (1946)
Naissance d’Esaü et de Jacob.
A la suite de nombreuses péripéties, l’humanité était parvenue à un stade d’équilibre. Abraham symbolisait l’homme total, courageux, courtois, hospitalier et digne, actif et obéissant qui devait être à l’orée d’une aube nouvelle. Mais de même que l’humanité n’a pu se dégager des ténèbres qu’en perçant lentement et patiemment un tunnel à travers le bloc de l’opacité morale, ainsi le peuple d’Abraham ne pourra naître qu’après une longue préparation, en dégageant progressivement ses formes et en forgeant son caractère sous le coup du marteau de l’exil. L’alliance conclue entre Dieu et Abraham (Gen.XV) stipulait déjà les conditions de cet exil. Dès la naissance d’Isaac la servitude commence. Non qu’elle se manifeste sous le signe de l’esclavage et de la torture, mais elle prépare la réduction physique par une adaptation de l’idéal d’Abraham à un régime de soumission et d’exil.
Si la personnalité d’Abraham se distingue par une calme dignité, une grandeur et une majesté orientales et surtout par l’adhésion à l’idéal qui se concrétise dans l’efficacité de l’action, nous apparaît comme en retrait de la vie, replié sur soi-même. Le sentiment familial, sentiment généralement privé et discret, se révèle souvent au nombre et à la vertu des enfants, à l’influence du mari, au rôle de la femme dans le ménage. Le ménage d’Isaac semble bâti sur des fondements moins solides que celui d’Abraham. Rébecca n’a pas eu la même éducation que son mari, et l’on sait la valeur qu’il faut attribuer aux premiers éléments de l’éducation de l’enfant. La stérilité provisoire de Rébecca a dû introduire également un sentiment pénible entre les deux époux. Nous ne sentons plus ici la même vitalité que chez Sarah et Abraham. Il semble qu’Isaac n’ait conservé de son père qu’une piété méditative (Gen. XXIV 63) et qu’il ignore tout de cette ouverture sur le monde qui fait la particularité de la noble figure d’Abraham.
Une certaine hésitation devant l’action et un effacement quelquefois trop accusé, ont influé profondément sur l’éducation de Jacob et d’Esaü. Notre chapitre pourrait donner lieu à une intéressante étude sur le problème pédagogique. Certains exégètes ont relevé que la distinction du caractère des deux frères ne se fait remarquer qu’à partir de l’adolescence (v. 27), alors qu’une éducation plus suivie eut peut-être permis de noter leur originalité dès l’enfance. Il aurait ainsi été possible d’éduquer chacun des deux frères suivant son psychisme propre et selon son type particulier. D’autre part, (v. 28) les préférences des parents pour l’un ou l’autre des enfants n’étaient pas pour renforcer leur autorité. Ces préférences et ces injustices créent des révoltés et des repliés. Esaü suivra la première voie tandis que Jacob s’orientera vers la seconde. Les deux ont subi une déviation. L’équilibre conjugal total est la seule condition pour une bonne adaptation vitale des enfants
Convient-il d’imputer la responsabilité de ces maladresses à Isaac ? Il ne nous semble pas ; bien au contraire tout concorde à nous faire penser que la mission d’Isaac consistait à maintenir envers et contre toute les épreuves, une ligne de conduite inspirée de l’idéal d’Abraham et adaptée à la situation présente.
Nul ne choisit le moment de son existence ; la naissance nous intègre dans un certain courant de l’histoire. Se débattre, c’est se noyer. Pour vivre, nous sommes obligés de nager dans le sens du courant et mêlant notre force propre à l’impétuosité des flots, nous pouvons essayer d’orienter dans une certaine mesure, la direction que prennent les eaux. Certains entrent dans le fleuve au moment où celui-ci déroule paresseusement ses eaux, d’autres au contraire sont précipités dans le torrent de la vie, et ont à affronter la violence de vagues à la sortie d’un barrage. Mais la tache des uns et des autres reste toujours la même : nager afin de contribuer à fixer la direction du fleuve.
Abraham était l’homme qui avait retrouvé Dieu ; il demeurera toujours pour nous l’image du juif intégral, la « montagne » selon la comparaison de nos sages. Isaac n’est plus placé dans les mêmes conditions : dès sa naissance il se trouve dans les mêmes conditions : dès sa naissance il se trouve engagé par l’alliance de son père ; elle est cependant différente. Il lui appartient de continuer l’œuvre de son père et de maintenir dans des circonstances nouvelles la pérennité de l’alliance.
C’est pour cette raison que nous trouvons la famille d’Isaac comme obéissante à des règles différentes de celle d’Abraham. L’équilibre n’est plus total, mais c’est que déjà s’annonce la rupture qu’engendrent pour la vie du juif, les conditions de l’exil.
Yéchouroun 1946
Jacob quitte sa famille et sa patrie fuyant devant son frère. Il erre seul sur le chemin qui le mène vers une contrée inconnue. La nuit tombe, Jacob se couche par terre et en guise d’oreiller il met une pierre sous sa tête. C’est à ce moment que l’Eternel lui apparaît pour la première fois à travers un songe.
Le livre de la genèse est très riche en rêves. Mais ils ne sont pas de même nature. On peut les classer en deux catégories. Dans la première, l’Eternel apparaît et parle au dormeur, ( Gen. 20,31) dans la deuxième, le dormeur est en présence d’une scène, sous-tendue par un message. C’est dans la deuxième catégorie que l’on peut classer les rêves de Pharaon, de son échanson et son panetier et enfin les rêves de Joseph. L’interprétation de ces derniers est plus ardue que les rêves figurant dans la première catégorie. Cependant, même dans le rêve de Jacob, nous avons la présentation de l’échelle qu’il convient d’interpréter.
Nos Sages ont relevé dans la manifestation du rêve de Jacob, une expression qui revient par trois fois. Il s’agit de « Véhiné » ( et voici)
Et voici qu’une échelle était dressée sur la terre et son sommet touchait le ciel.
Et voici que des anges de l’Eternel y montaient et y descendaient.
Et voici que l’Eternel se présente sur elle ( l’échelle.)
Le Midrache Tanhouma écrit : « Et voici que des anges de l’Eternel montaient et descendaient. Il s’agit des protecteurs des peuples idolâtres. L’Eternel avait montré à Jacob le protecteur de Babel qui, après avoir escaladé soixante dix échelons, redescendait. Jacob vit
ensuite, le protecteur des Mèdes monter cinquante-deux échelons et redescendre, puis il assista à la montée du protecteur d’Edom sans pouvoir compter les innombrables échelons qu’il gravissait. Il montait, montait et ne redescendait pas. Jacob, pris de peur, s’écria : « Est-ce que celui-là ne redescendra pas ? . L’Eternel lui cita alors les paroles du prophète Jérémie : « N’aie pas peur, mon serviteur Jacob, ne tremble pas, Israël. Même si tu le voyais monter jusqu’au sommet, même si tu le voyais s’asseoir à mes côtés, de là je le ferai descendre ainsi qu’il écrit (Obadia I ) : « Même si tu montes comme l’aigle et construis ton nid parmi les étoiles, de là je le ferai descendre, ainsi parle l’Eternel.
On se demande vraiment ce que tout cela vient faire dans le rêve de Jacob. Quel rapport existe-t-il entre le rêve et les futures civilisations qui marqueront l’histoire, et qui disparaîtront l’une après l’autre ? C’est que pour le Midrache, Jacob ne représente pas la l’individu Jacob, mais tout le peuple d’Israël. Jacob est justement en route pour jeter les fondations de la maison d’Israël. L’errance de Jacob est celle de tout le peuple, face à des civilisations brillantes qui le mettent en danger. Aucune civilisation n’a pu souffrir la présente d’Israël. Pour la simple raison qu’il a toujours constitué un témoin gênant. Le Midrache veut nous assurer de la pérennité du peuple qui sera fondé par Jacob. Israël assistera à l’apparition de nombreux empires. Puis à leur déclin. Il a vu la splendeur de la civilisation égyptienne qui avait dominé le monde. Mais c’est lui qui a continué l’histoire. Il a vu la puissance de la civilisation assyrienne, qui a fait disparaître dix tribus. Mais les deux qui survécurent ont vu sa chute. Puis vint la civilisation babylonienne qui a détruit le temple et exilait la moitié du peuple. Mais c’est encore Israël qui a traversé la tourmente en laissant des plumes mais il est resté vivant. Vint l’Empire perse qui accabla Israël en lui imposant des lourds tributs. Israël s’acquitta de ces tributs, et il enterra la Perse qui laissa la place à la Grèce qui a submergé le monde, et dont la civilisation est toujours en vigueur. A la Grèce, succéda Rome, le Edom du rêve de Jacob. Civilisation brillante, avec de grands philosophes, mais qui n’avaient strictement aucune influence sur la masse des peuples qu’elle dominait.
L’échelle, où tous ceux qui montent sont condamnés tôt ou tard à redescendre pour faire place à d’autres, image saisissante de toutes les civilisations antiques et modernes qui s’édifient sur les ruines de leurs prédécesseurs cette échelle sera remplacée, à la fin des temps, par « la montagne de l’Eternel qui dépassera toutes les autres montagnes et vers laquelle afflueront fraternellement tous les peuples » ( Isaïe 11 )
Ce fut, à la fin de deux années… (41, 1)
Enseignement du Midrach (Beréchith Rabba 89, 3) : « Yossef, pour avoir demandé à
deux reprises au maître-échanson de Pharaon de se souvenir de lui, a dû passer
deux années supplémentaires en prison. “Heureux l’homme qui met sa confiance
dans Hachem…” (Tehilim 40, 5) se réfère à Yossef, de même que : “… et qui ne se
tourne pas vers les arrogants”. C’est en effet parce qu’il a insisté auprès du
maître-échanson pour qu’il se souvienne de lui qu’il est resté détenu. »
Ce midrach semble contenir une contradiction. Il commence par tenir Yossef pour
un modèle de la foi, puis il le blâme pour son manque de confiance en Hachem
parce qu’il a cherché l’assistance de son codétenu.
Si les
ateliers de la justice divine travaillent généralement avec une grande lenteur,
explique le Rabbi de Kotzk, il existe une exception notable : les infractions
des véritables justes. Ceux-ci ont l’avantage de recevoir une rétribution
immédiate, ce qui leur permet de prendre conscience de la moindre déviation du
sentier de la vertu presque aussitôt qu’ils l’ont commise, et de corriger leurs
erreurs avant qu’elles deviennent irréparables.
Le cas de Yossef constitue une parfaite illustration de ce principe. Sa faute
était simplement d’avoir demandé à deux reprises au maître-échanson de se
souvenir de lui. Et, précisément parce qu’il était « l’homme qui met sa
confiance dans Hachem », il a été puni aussitôt. Une personne de moindre foi
n’aurait pas été traitée de cette façon.\r\nLe ‘Hazon Ich (Emouna ou-bitahon 2,
6) propose une explication différente : Yossef avait certainement une foi
parfaite en Hachem, mais il est de principe que l’on doit déployer aussi une
part de hichtadlouth, un certain effort personnel, et ne pas compter
exclusivement sur des miracles. Ainsi, l’erreur de Yossef n’est pas d’avoir
essayé de s’en sortir par ses propres moyens, mais dans le procédé qu’il a
choisi. Notre obligation dans ce domaine est limitée aux actions qui contiennent
une chance raisonnable de réussite. Les actes de désespoir, en revanche, même
s’ils sont exécutés à des fins de hichtadlouth, sont inacceptables, car ils
contredisent, voire dénigrent, la foi inébranlable. « Se tourner vers l’arrogant
» maître-échanson constituait précisément un tel acte de désespoir, car des
individus hautains ne viennent jamais en aide à ceux qui ont moins de chance
qu’eux. Voilà pourquoi Yossef a été blâmé pour ses efforts.
Ce fut le
matin […] et il envoya appeler tous les devins de l’Egypte et tous ses sages.
Pharaon leur raconta son rêve, et nul ne les interpréta pour Pharaon. (41, 8)
Les sages de Pharaon, explique Rachi, étaient capables d’interpréter le songe :
Celui-ci aurait sept filles et il les enterrerait toutes. Mais ce qu’ils lui
disaient ne le satisfaisait pas.
A ce propos, le Midrach (Beréchith Rabba 89, 6) cite ce verset (Michlei 14, 6) :
« Le persifleur – c’est-à-dire, ici, les hommes sages et les magiciens de
Pharaon – recherche la sagesse mais elle lui échappe, tandis que le savoir vient
facilement à l’homme intelligent », c’est-à-dire à Yossef.
A quoi le Midrach fait-il exactement allusion ? En quoi les magiciens égyptiens
étaient-ils considérés comme des « persifleurs recherchant la sagesse » ?
Un persifleur est un homme qui a l’habitude de penser superficiellement,
explique le Netsiv. Comme il n’est pas formé à clarifier ses facultés quand il
analyse un problème, il n’a jamais acquis de méthode pour différencier une
question aisément soluble, et celle qui nécessite une approche plus profonde.
C’est pourquoi, quand il est face à une quelconque difficulté, il écarte
aussitôt la solution évidente qui lui saute aux yeux et en recherche une autre
plus ardue. Il « recherche la sagesse » là où elle n’est pas.
Le
sage, en revanche, qui a l’habitude de réfléchir intensément, est à l’aise pour
résoudre ses problèmes. Aussi détermine-t-il facilement lequel peut être traité
superficiellement, et lequel exige une approche plus sophistiquée.
Le symbolisme du rêve de Pharaon était presque évident. Les épis de blé battus
par les intempéries et les vaches maigres indiquaient clairement des années de
famine. Mais les magiciens égyptiens, étant des « persifleurs » accoutumés à
penser superficiellement, ont automatiquement supposé qu’il fallait chercher une
signification plus profonde. C’est pourquoi ils ont élaboré des interprétations
forcées où Pharaon enfantait puis enterrait sept filles, ce qui lui a paru
sonner faux. Yossef, en revanche, était un « homme intelligent », et donc
capable de discerner que la solution la plus évidente était la bonne : Les
songes du souverain prédisaient sept années de famine.
Pharaon
envoya appeler Yossef, on le fit accourir hors du cachot. Il se rasa, changea
ses vêtements, et il vint vers Pharaon. (41, 14)
A chaque décret divin s’applique une durée déterminée, explique le Hafets
‘Hayim. Aussitôt que le temps prévu a passé, le Saint béni soit-Il ne permet
plus au décret de sévir, ne serait-ce qu’un court moment. Ici aussi, le délai
imposé à Yossef par la décision de Hachem était expiré. C’est pourquoi « on l’a
fait “accourir” hors du cachot », afin de ne pas l’y laisser un seul instant de
plus que nécessaire.
Il
s’est produit exactement la même chose lorsque les enfants d’Israël ont quitté
l’Egypte. « Ce fut au bout de quatre cent trente ans, ce fut en ce jour-là même
que sont sorties toutes les armées de Hachem du pays d’Egypte », relate la Tora
(Chemoth 12, 41). C’est « ce jour-là même » qu’ils sont partis, explique Rachi,
car le terme fixé par le décret étant atteint, Dieu n’a pas voulu les y garder
même le temps d’un clin d’œil. C’est le 15 nissan qu’Il avait conclu avec
Avraham « l’alliance des morceaux » (berith bein ha-betharim), c’est le 15
nissan que les anges avaient annoncé à celui-ci la prochaine naissance de Yits‘haq,
et c’est le 15 nissan que les enfants d’Israël sont sortis d’Egypte.
La libération finale que nous attendons fiévreusement apparaîtra de la même
façon. Quand sonnera le moment de la venue du Messie, les événements se
produiront d’une manière très soudaine et inattendue. Et, comme pour Yossef, on
nous fera tous « accourir hors du cachot » de l’exil.
Le Admor de Skoulen interprète différemment la façon dont Yossef a été sorti du
cachot. Le Ciel l’avait estimé capable d’accéder à des fonctions royales parce
qu’il avait su maîtriser son penchant au mal et avait refusé de succomber au
péché. Le point culminant de son comportement héroïque a été atteint quand il «
s’est enfui au-dehors » (Beréchith 39, 12) pour échapper à une grande tentation.
Il est extraordinaire de constater que sa fuite hâtive devant l’incitation a été
récompensée par la précipitation avec laquelle on l’a sorti du cachot, quand est
arrivé le moment de sa libération.
La sidra de cette semaine est particulièrement fertile en événements émouvants. Elle a inspiré des écrivains célèbres comme Thomas Mann, et pourtant, rien ne dépasse la sobre beauté du texte biblique. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’admirable plaidoyer de Judah, qui tente d’arracher Benjamin à la colère du haut fonctionnaire égyptien dont il ignore l’identité, ou encore d’évoluer la rencontre de Jacob avec son fils retrouvé. Ce sont des textes qui font jaillir les larmes aux yeux.
Jacob apprend avec stupéfaction que Joseph est vivant et qu’il est devenu un personnage considérable dans le pays des Pharaons. Sa décision de le rejoindre est vite prise. Sa joie est immense, et pourtant D. trouve nécessaire de le tranquilliser. Ne crains pas de descendre en Egypte, tu y deviendras un peuple grand et fort. Cette consolation de D. au moment du plus exaltant bonheur de notre patriarche, implique chez lui une source inquiétude. Sa joie n’est pas sans mélange. Il a peur de quitter le pays qu’il sait être le cadre futur de l’histoire de ses descendants. C’est pour rejoindre ce pays qu’Abraham a abandonné le foyer familial. C’est vers e pays qu’on convergé les pensées des ancêtres. S’expatrier n’est pas chose facile.
Celui qui porte depuis sa lutte avec l’ange le nom d’Israël peut pourtant entreprendre tranquillement le voyage. Le Seigneur lui a assuré : Je descendrai avec toi en Egypte, et je te ferai remonter en Israël. Cette certitude que D. accompagne Israël dans toutes ses pérégrinations a rendu les sombres pages de l’histoire juive supportables. Elle a détruit la fable selon laquelle l’exil n’était rien d’autre qu’une punition. Elle a permis au Juif de tous les temps de ne jamais douter de D.
Bien plus, cette promesse fait de la situation de la minorité juive un test de degré de civilisation du milieu qui l’environne. Je descends avec toi en Egypte. Je demeure avec toi. Dit D. à Jacob – si tu es persécuté, Je le suis aussi- si tu es heureux, je le suis aussi, Atem édaï vous êtes mes témoins, dira plus tard le prophète.
Mais cette permanence de la présence divine auprès d’Israël nous oblige à une vigilance de tous les instants. Que D. fasse à Jacob l’honneur de l’accompagner et voilà notre patriarche, pour ainsi dire, obsédé par cette présence. Il va revoir Joseph. Son amour paternel se traduit par une fébrile impatience. Joseph arrive, se jette à son cou et pleura longtemps Rachi, le célèbre commentateur du Moyen Âge, nous explique : « Joseph embrassa Jacob, mais Jacob n’embrassa pas Joseph car il récitait le Chéma, la proclamation de l’unité divine »
Cette récitation du Chéma, en un tel moment, nous paraît presque déplacée. Qui n’aurait excusé Jacob de s’abandonner à des effusions somme toute naturelles. Mais Jacob avait conscience de ce qu’il devait à D. En ces instants mêmes, plus que dans d’autres, il a voulu marquer la priorité absolue des devoirs de l’homme envers D. Et ce faisant, il a donné la preuve d’une rare fermeté de caractère.
La bénédiction que Jacob, avait accordé à ses fils, soulève maintes questions. Les commentateurs ne réussissent pas toujours à élucider les points obscurs ; cette bénédiction ne ressemble à d’autres ni par son contenu, ni par sa forme.
S’agit-il là d’une bénédiction sous forme de prière, d’une exhortation, d’une prophétie, ou bien d’un testament concernant l’héritage du pays ?
Abrabanel attire notre attention sur le fait que les fils de Jacob, redoutant les remontrances de leur père, semblent éprouver un certain malaise quand ils doivent se présenter à son appel. C’est dans le but d’apaiser leur inquiétude que Jacob leur dit : « Rassemblez-vous, je veux vous révéler ce qui arrivera dans la suite des jours ne soulignant d’abord que l’élément relatif à l’avenir. Par la suite il ajoutera pourtant : « Pressez-vous pour écouter, enfants de Jacob, pour écouter Israël, votre père ;en tant que père et fondateur de la nation, il a l’obligation morale non seulement de leur révéler leur destinée, mais aussi de leur montrer les défauts essentiels de leur caractère.
Le Midrach, sensible aux nuances fines qui se dégagent du texte, relève à la suite des reproches adressés à Réouven et Siméon- le bouleversement de Judah qui appréhendait l’opinion de son père au sujet de Tamar.( Yalkout Chim’oni 159.)
Le but poursuivi par Jacob dans son discours d’adieu, serait, selon Abrabanel, d’analyser devant ses descendants les mérites et les défauts de chacun d’entre eux et de discerner sans parti-pris celui qui sera appelé à gouverner le peuple.
Réouven, à qui par droit d’aînesse, revenait la prêtrise et la royauté s’en est rendu indigne après avoir profané la couche de son père. (Genèse 49,3-4) Siméon et Lévi trop portés à la vengeance, ils n’ont pas réalisé la condition primordiale exigée du chef : la justice et que les princes gouverneront pour le droit… Ceux qui voient n’auront plus les yeux troubles, ceux qui entendent prêteront une oreille attentive » (Isaïe, XXXII, 1-3) Quant à Judah, lui seul a su unir lz courage du lion de la nation de justice parfaite. Il possèdeee en outre cette qualité exceptionnellement rare de savoir même s’imposer à ses propres frères sans susciter la jalousie.
Situé au bord de la mer, Zéboulon se contentera du commerce et issakhar, attiré par les avantages d’une vie paisible, ne recherchera point de distinctions militaires. (Ibn Ezra) : Il payera un tribut au roi pour ne pas participer aux guerres) Dan apportera son concours au gouvernement en tant qu’hommes de la loi. Gad, grâce à sa force stratégique, finira par vaincre ses ennemis : Acher, puissant d’une prospérité abondante la mettra à la disposition du chef de l’Etat ; tel sera le sort de Nephtali, messager adroit.
En transmettant la bénédiction destinée au fils bien aimé, Jacob n’a pas le pouvoir de lui promettre la royauté, car il ne parle pas en son propre nom, mais au nom de Dieu. On y sent à la fois l’amour paternel débordant de le désir non dissimulé de faire de Joseph son successeur légal. Malgré lui Jacob doit relever l’obstacle invincible que Joseph rencontrerait dans la suprématie éventuelle, et c’est la haine des frères.
Etant donné que Joseph ne devait pas régner, Jacob lui accorde d’autres privilèges presque équivalents. (Abrabanel)
La qualification de Benjamin « jeune loup, avide de proie » doit être prise dans un sens plutôt spirituel, car nous le voyons ensuite s’élever à une dignité remarquable, au point d’être désigné par Moïse comme « favori du Seigneur » Le Talmud le compte parmi les quatre personnes exemptes de péché, qui moururent uniquement à cause du péché originel. (Chabbat 55b)
« Tous ceux-là sont les douze tribus d’Israël ; et c’est ainsi que leur père leur parla et les bénit…) C’est pour la première fois dans la Bible que les fils de Jacob sont appelés chefs de tribus, car il y est question du rôle qu’ils joueront au sein de la nation, et c’est à ce titre que Jacob leur révèle l’avenir lointain de leurs descendants : » Je vous annoncerai ce qui vous arrivera dans la suite des jours » : « Jacob annonça et ses fils la reconstruction du temple » (Genève Raba 98,2)